Ce qui m'a marqué : Le slogan bizarre « Travailler plus pour gagner plus »

20 septembre 2015

le wikipédia de mes âges

 

j’avais 8, 9, 10, 11 et 12 ans quand j’ai perdu mon père-géniteur. un des quatre âges je crois, mais veux pas vraiment me souvenir lequel. mon pater, ce salaud. un fuyard. un dandy à femmes. un coup de foudre pour ma mère. un pourvoyeur de cadeaux. une moustache. une nostalgie qui m’échappe.
j’avais 34 ans quand j’ai perdu la Ma’ de la Ma’. Jacqueline. les yeux LED de glaucomes. les prières continues. la classe quand elle danse. le cheveu souple. la veuve d’un Upéciste bafouée par un nain d’État kamer. le chapelet. le poisson braisé au bord d’une route.
mon vieux et la vieille de ma vieille, ils ont joué à cache-cache avec l’existence. j’écoute Kat Edmonson et m’estime chanceux de détester ce jeu.

j’avais 14 ans ou pas loin quand j’ai perdu le contrôle. petite chambre précaire dans le nid d’acariens de mon adolescence, deux lits superposés l’un près de l’autre, mon petit frère m’agaçant comme de coutume pour un cadet, et moi envoyant son visage cassé la vitre de la fenêtre pour un épilogue aux urgences. je lui ai instantanément présenté mes excuses.

j’avais au moins CM1 quand j’ai perdu la première amoureuse. elle n’était pas au courant qu’on sortait ensemble dans les pensées nuages qui m’embrumaient l’esprit pendant la classe. elle a fait courir le bruit d’un bisou sur la bouche d’un autre. j’ai accusé réception et suis redescendu sur terre. j’avais aussi CM1 quand j’ai perdu foi en la petite souris. l’histoire de la dent sous l’oreiller. c’est ma maîtresse qui a cru bon m’instruire. l’école de l’époque désossait déjà les rêves.

j’avais entouré la trentaine quand j’ai perdu la conviction de ma virilité. et ce médecin à la con me disant que mon pourcentage de fertiles allait être compliqués à cultiver pour une FIV mais qu’il fallait espérer. 90 euro plus tard, j’avais l’indélicate sensation que le docteur venait de capitaliser sur ma détresse. j’ai eu du mal à m’asseoir quelques semaines. y a toujours une piécette à piquer dans le chapeau d’un miséreux distrait par ses peines.

j’avais 35 ans et une virgule quand j’ai perdu ma femme. on n’était pas vraiment mariés alors j’ai osé la bague de fiançailles. un mois après je revivais mon âge CM1 sous les airs d’une déception sentimentale m’inspirant un calque de L’amour au temps du choléra. sauf qu’elle ne s’appelle pas Fermina et que j’ai arrêté de me prendre pour Florentino.

j’avais la majorité +1 quand j’ai perdu mon ambition de voyage initiatique. glaner un échec scolaire d’ampleur m’aurait encouragé à lâcher le cursus lycée-fac-job pour un tour du monde avec une plume et un bloc-notes. j’avais déjà raté le bac une fois, le louper à mon deuxième essai aurait été un tel revers qu’il m’aurait forcé à rompre avec le parcours classique du jeune prometteur. mais j’ai obtenu ce malheureux diplôme et j’ai annulé mon projet d’errance itinérante. je me suis inscrit à l’université. parfois, on se trouve à un fiasco de devenir un grand auteur.

j’avais entre 28 et 30 ans quand j’ai perdu monsieur et madame Tremouillat. les pots de confiture qu’elle nous amenait. je n’aime pas la marmelade mais j’aimais qu’elle nous en offre. elle faisait souvent ses courses seules. son époux conduisait une 4L. son époux me charriait. son époux me faisait rire. ils avaient vécu les Guerres. je leur tenais la porte, elle m’invitait chez eux, on discutait quand je les croisais dans la rue. je ne connais pas leur famille comme ils ont fréquenté la mienne. c’est un manquement.

j’avais 20 ans environ quand j’ai perdu ma grande sœur. elle quittait le cocon familial pour un foyer étudiant, annonçant le décès de nos palabres journaliers. le téléphone ne remplace pas une présence. le mail, les chats, les textos non plus. et notre proximité s’en est allée au loin répondre aux distances liant les adultes.

j’avais tous ces âges approximatifs quand, de ces pertes, j’ai récolté des fêlures, des rages, des rancœurs qu’étrangement l’art a cicatrisées en des écrits étant, aujourd’hui, les souches de mon gagne-pain quotidien.

 

 

Edgar Sekloka, janvier 2014