Ce qui m'a marqué : Un ami me disant : « La poésie c’est mort ! »

5 juillet 2015

Sam de Marge et Poésie

 

il était une fois, Syntaxe, un petit garçon qui vivait dans une ferme, au milieu d’une prairie littéraire, à Librairietown, en bas de Wonderlangue. madame Alphabêta, sa mère, l’éduquait seule.
Syntaxe était amoureux de Poésie, sa meilleure amie. mais elle habitait à 100 lieues de chez lui, chez sa grand-mère, la marâtre Grammaire qui logeait à Brailleville, la capitale d’Imprimerie. il ne la voyait qu’une fois par an, au printemps.

madame Alphabêta était très riche. elle possédait tout le domaine des Sensations, soit plus de 90 hectares de couleurs et d’odeurs, que son feu mari, seigneur Grec Latino, mort des suites d’un infarctus, lui avait légués, sous forme de déclinaisons. c’était avant la naissance de Syntaxe. ce dernier ne s’amusait pas dans ces vastes champs colorés et parfumés, sauf avec Poésie.

en allant à l’école Buissonnière, il pensait à elle. Syntaxe était le meilleur élève de l’établissement. il avait toujours de très bonnes notes, surtout en gymnastique de l’esprit. un jour, alors que sa maîtresse, madame Ponctuation, l’interrogeait, il se mit à sangloter. Poésie lui manquait. tous les enfants de la classe crurent qu’ils pleuraient parce qu’il ne connaissait pas la réponse à la question. ils se moquèrent et la rumeur courut qu’il était un bébé cadum pleurnichard. Syntaxe devint la risée de l’école.

il y avait ce garçon, l’Exclamation. il était bancal. il avait une jambe de bois. il paraissait toujours morose. pourtant, toutes les filles et tous les garçons de l’école voulaient jouer avec lui, pour toucher son pied. il n’acceptait jamais.

c’était un jeudi. Virgule vint lui ordonner de jouer aux mots croisés sur sa jambe. terrorisé, il secoua lentement sa tête pour manifester son désaccord.
Virgule était impressionnante, véritable garçon manqué, elle était grande et forte. toute la cour de récréation la craignait. il était inconcevable pour sa réputation qu’elle laisse un éclopé la défier. aussi, pour répondre au refus qu’elle venait d’essuyer, Virgule donna son poing à l’Exclamation. il tomba par terre. Virgule renchérit avec un coup de pied dans sa jambe de pirate. l’Exclamation cria, son assaillante ria et décréta, en beuglant, que plus personne ne devait causer au boiteux. le lendemain, l’Exclamation se retrouvait seul. banni.

de leur mésaventure respective, Syntaxe et l’Exclamation furent mis au rang des sans-amis-fixes. c’est ainsi naturellement qu’ils commencèrent à se fréquenter.

Syntaxe se confiait beaucoup à son ami. la plupart du temps, il évoquait tendrement Poésie. comme ils ne se voyaient qu’aux heures d’école, les deux complices se faisaient discrets pour éviter les railleries des autres enfants qui avaient trop vite fait de réduire leur amitié en une maxime désobligeante : après la belle et le clochard, l’estropié et le pleurnichard !

l’automne était passé, l’hiver se terminait et il avait été rude : l’Exclamation, son unique ami, avait déménagé. l’Apostrophe, la môme de monsieur Cédille, le directeur de l’école, avait acheté les mêmes chaussures que lui. du coup tous les enfants disaient de lui qu’il portait des chaussures de fille. à Noël, il reçut un taxi-roulotte avec lequel il ne joua qu’une seule fois. c’était dans la ruelle Auxiliaire. Virgule y passait cette après-midi-là. En l’observant s’amuser, elle lança en refrain : Syntaxe le taxi !
de fil en aiguille, tout Librairietown le surnomma : Syntaxi !
pendant le mois de janvier, la poste locale fit grève : il ne reçut aucun courrier de Poésie. en février, il n’alla pas skier sur les stations du mont Orthographe, il n’avait pas assez neigé de voyelles et les pistes étaient faites d’une terre de consonnes, parfois verglacée.
mais mars arrivait enfin. le printemps s’annonçait. Syntaxe s’en réjouissait sachant qu’il allait bientôt voir Poésie.

Poésie arriva par le train Circonflexe. Syntaxe alla la chercher à la gare Bibliothèque. dès qu’il l’aperçut, il courut vers elle.

ils jouèrent ensemble pendant des heures dans les prairies littéraires. ils rirent. ils se couchèrent. le lendemain, Poésie rentrait chez sa grand-mère Grammaire. elle ne revint jamais plus et ne lui écrit jamais plus. Syntaxe continuait pourtant de correspondre, mais aucune réponse. il commença alors à se morfondre. il croyait qu’elle l’avait mis entre parenthèses.

assistant au lent effondrement de son fils, madame Alphabêta intervint. un jour en rentrant des champs, elle informa Syntaxe que madame Grammaire était décédée et qu’elle avait été enterrée au cimetière Alinéa, en Avril. Poésie, confiée à la maison d’adoption La Phrase, à Bledland.

Syntaxe écrivit à Poésie, à sa nouvelle adresse. il lui présentait ses condoléances et l’invitait à venir passer les vacances d’été chez lui. cette missive, il la recopia et la posta dix fois d’affilé. chacune avec accusé de réception. il ne reçut aucune réponse en retour. agacé, il insista auprès de sa mère pour qu’elle l’accompagne jusqu’à Bledland, qu’il puisse renouer avec son amie. madame Alphabêta hésita longtemps pour finalement apprendre à son fils que Poésie était désormais dans une famille d’accueil, et qu’il était impossible de la contacter. le règlement de La Phrase stipulait qu’un enfant qui retrouvait un cocon familial, devait faire table rase de son passé pour faciliter le passage à son nouvel environnement. c’était une question d’acclimatation.
Syntaxe se sentit délaissé, il en voulait au monde entier. il avait tant épuisé de larmes que ses yeux ne s’épanchaient plus même si la tristesse et le désappointement demeuraient. c’était le mois de Juin, du haut de ses 9 ans, Syntaxe cessa de parler. il écrivait des poèmes. terré dans un mutisme quasi-ecclésiastique, son silence n’avait peur de rien, ni de l’autorité parentale, ni de l’autorité scolaire, ni de Virgule. il était muet. seuls ses vers rendaient compte de lui. Sa mère l’emmena chez une pédopsychiatre, madame Grand Petit-Carreau. il ne lui causa pas non plus, alors elle analysa ses compositions. elle conclut qu’il était un maniaque de la métrique et un névrosé du sonnet. un diagnostic sans appel que madame Alphabêta aurait pu émettre toute seule. elle ne paya pas la consultation.

madame Grand Petit-Carreau en plus de son poste de pédopsychiatre, tenait par ailleurs une petite gazette. elle avait mémorisé quelques-unes des strophes de son patient d’un jour. celles qu’elle avait jugées pertinentes. elle les plaça dans l’une des colonnes de son quotidien. lecteurs et lectrices apprécièrent. ça dépassa vite le cadre du quartier pour s’étendre à tout Librairietown. alors elle fit convoquer madame Alphabêta et son fils pour leur demander si elle pouvait publier quelques-uns des poèmes de Syntaxe. avant que sa mère ait pu dire quoi que ce soit, il hocha la tête et présenta son cahier au médecin.
quelques mois plus tard, les poèmes de Syntaxe étaient l’objet de grandes convoitises tant ils avaient de succès. il signait ses œuvres par le pseudonyme de Sam de Marge pour que son identité ne soit pas révélée. à Buissonnière, sa maîtresse avait même fait apprendre un de ses poèmes à l’ensemble de la classe. ça l’avait fait sourire. ça faisait bien longtemps.

on fantasmait Sam de Marge partout. personne ne l’avait jamais vu. qu’en-dira-t-on luxuriant. pour certains c’était un vieillard sénile, pour d’autre un jeune maître d’école, pour d’autre encore une chanteuse de Blues… cependant, sa renommée n’avait pas son pareil et de grandes célébrités aspiraient à le rencontrer : l’écrivain Roman Best Seller par exemple, le comédien Hector Studio ou encore le groupe de rock Album and the Band Dessiné. les plus téméraires faisaient de long voyage pour tenter de percer le secret de Syntaxe. ils n’avaient droit qu’aux rictus intéressés de madame Grand Petit-Carreau, promue agente.

l’automne était de nouveau passé, l’hiver se terminait une nouvelle fois, le printemps annonçait son retour. Syntaxe avait beaucoup réfléchi à son statut de star. il s’en contrefichait éperdument. néanmoins, toute cette popularité pouvait être un moyen d’entrer en contact avec Poésie. son amie perdue dont il était encore amoureux. il écrivit plusieurs recueils pour elle. elle devint sa muse. beaucoup de lectrices lui envoyèrent des mots pour témoigner de leur enthousiasme. son agente les lisait et les archivait. elle répondait aussi aux fans frisant l’hystérie, aux femmes excessives. aucun d’entre eux ne pouvait être Poésie.

Syntaxe n’était définitivement plus un enfant comme les autres. il ne pensait qu’à écrire. il ne jouait plus aux jeux de son âge. sa seule passion étant de combiner les assonances et les allitérations comme dans une formule chimique. le résultat donnait des frissons. son nouveau meilleur ami, c’était Lamine, son crayon à papier, qu’il appelait Lamine l’Exclamation en hommage à son ancien camarade boitillant. tous les deux passaient leur temps à noircir les pages puis à les éclaircir avec un coup de gomme.

Syntaxe s’était construit son monde. il ne dépendait de personne sauf de Poésie. il avait besoin de l’espérer pour écrire. ça le stimulait. elle était son essence. Syntaxe grandissait en majuscules, timide et instruit, conjuguant le souvenir de Poésie à ses rimes plates, croisées, embrassées. à force d’écrire, il était moins triste. ça palliait au manque.
Syntaxe avait 10 ans et 350 poèmes quand l’académie des Lettres l’honora du statut de Bescherellor qui lui donnait droit d’inventer des mots.

un soir, sa mère entra dans sa chambre. Syntaxe jouait avec Lamine. elle le regarda. presque deux ans qu’il n’avait pipé mot. elle lui dit qu’elle lui avait menti, que Poésie n’avait jamais été dans une famille d’accueil, de même qu’elle n’avait jamais été à la maison d’adoption la Phrase. Poésie et sa grand-mère avaient été tuées dans un accident de voiture. un chauffard journaleux les aurait fauchées alors qu’elles traversaient la chaussée.
madame Alphabêta prit Syntaxe dans ses bras. mais chacun de tes écrits l’a fait renaître. chuchota-t-elle. alors continue de la raconter avec ta plume, elle continuera d’exister.
‒ Oui je vais faire ça. répondit-il.
il ne pleurait pas, il retrouvait la parole.

 

 

Edgar Sekloka, décembre 2012